La perception de la santé est-il un bon indicateur ?

Les francophones en situation linguistique minoritaire se perçoivent en moins bonne santé que la majorité linguistique. La perception de la santé est-il un bon indicateur ?

Situation linguistique minoritaire

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La santé perçue est un indicateur que la majorité des enquêtes de santé utilisent en raison de sa capacité à décrire l'état de santé parmi d'autres mesures plus détaillées. Comme il s'agit d'un construit, c'est une variable beaucoup plus complexe et multidimensionnelle que la déclaration de maladies ou autres indicateurs fréquemment utilisés dans les enquêtes, comme l'indiquent certaines études scandinaves en faisant intervenir le capital social des individus ou des collectivités. Ainsi, la notion de santé englobe certaines dimensions qu'il importe de mieux explorer telles que le sentiment d'isolement social et d'infériorité, la faible estime de soi, le faible soutien social, le sentiment d'avoir moins d'opportunités, la situation minoritaire, l'utilisation différente des services de santé (lorsque cela est nécessaire, par opposition à l'habitude préventive) et la difficulté à accéder au système de santé et/ou à se faire comprendre. Les études en neurobiologie nous éclairent sur les mécanismes physiologiques par lesquels la position sociale se traduit en dysfonctions biologiques en démontrant l'importance et le rôle des interactions sociales dans la genèse de problèmes de santé physique ou mentale. Wilkinson avance que c'est le sentiment de honte qui semble être le principal vecteur d'une expérience sociale qui se transforme en maladie.

La honte est «le sentiment pénible de son infériorité, de son indignité ou de son humiliation devant autrui, de son abaissement dans l'opinion des autres». Cette émotion sociale entraînant frustrations, jugements de valeurs et discrimination, peut se traduire par la soumission et la dépression (par évitement) ou par la colère et la révolte (actes délinquants). On sait aussi que dans des conditions de vie plus difficiles, le système biologique de récompense et satisfaction (système neuronal à dopamine) risque davantage d'être sous-stimulé et d'entraîner une prévalence plus élevée de comportements de dépendance à l'alcool, au tabagisme et aux drogues. Jean-Pierre Roy rapporte aussi l'impact négatif de l'absence d'attachement et de soins des mères envers leur progéniture, entraînant une anxiété chez les petits animaux à l'étude qui demeurera présente tout au long de leur vie. Les théoriciens du stress, depuis Hans Selye, voient le stress comme un mécanisme vital d'adaptation, celui-ci pouvant devenir, dans certaines conditions, extrêmement néfaste.

Si l'événement stressant ne dépasse pas les capacités de réponse normales, l'organisme ne subira aucune conséquence. Par contre, l'incapacité d'y faire face, à cause de ressources insuffisantes par exemple, peut entraîner une multitude de problèmes physiques et psychologiques et l'épuisement du système d'adaptation. En poursuivant ces recherches, Robert Sapolsky introduit le concept de «mort neuronale» en démontrant l'effet négatif du stress chronique qui entraîne le vieillissement prématuré, la morbidité et la mortalité précoces chez certains individus. Ainsi, les conditions de vie dans la pauvreté, l'adversité, les événements stressants de la vie et les rapports de pouvoir sont considérés comme les déterminants sociaux à la source du gradient de santé, c'est-à-dire des disparités de santé entre les individus.
Extrait de Bouchard L, Desmeules M (2011) Minorités de langue officielle du Canada: Égales devant la santé? Presses de l'Université du Québec p. 25-26